Cité : La mémoire

Ici, vos souvenirs sur ces cités:

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16H16 , le dernier morceau est tombé .

HISTOIRE D'UNE CITE QUE L'ON ABAT 

 

Revenons à ce matin du 16 janvier 1995 :

La neige était tombée drue au cours de la nuit précédente, entre 10 et 15 cm.

Un linceul blanc recouvrait le jardin qui entoure le n°1 de l’avenue Marthe, comme pour protéger cette cité où vécut depuis sa construction ma famille Willmain-Mangenot.

Depuis la pose de la première pierre le 15 août 1889, c’est cette même famille qui occupa cette maison.

Le premier à l’habiter fut mon arrière grand-oncle Jean-Pierre Willmain. En 1903, il fit venir d’Alsace son père (mon arrière grand-père) Antoine Willmain et sa femme Marie ainsi que ses frères Alfred (mort pour la France en 1918), Albert, Albertine, Alphonse (mon grand-père) et Marie.

Ce fut Alphonse qui demeura le plus longtemps au n°1. D’un premier mariage avec Lucie Monsieur, naquit ma mère Irène le 8 février 1925. Malheureusement, Lucie décéda en 1929.

Alphonse se remaria avec Gabrielle Barlier. Plus connue dans le quartier sous le nom de « Gaby » elle sera celle que je considèrerai toujours comme ma grand-mère. Sous son air sévère se cachait un cœur d’or.

Grand-mère Gaby nous quitta le 03 avril 1962. Bien que prenant ses repas au 78 Avenue Louise chez mes parents Maurice et Irène Mangenot, Alphonse se sentait bien seul dans cette grande maison.

Il avait, pour sa « vie durant », acheté la cité à la Soudière. Pour des raisons pratiques, il fut décidé de regrouper les deux familles.

Après des travaux d’aménagements indispensables (création d’une grande chambre dans le grenier), le déménagement eut lieu 3 semaines environ après mon retour du service militaire, vers la fin mars 1967.

Je ne vécus que peu de temps au n°1. En effet, le 28 septembre 1968, je convolais en justes noces avec Michelle Poutier, une Laneuvevilloise.

En 1970, le 12 décembre mon père décédera des suites d’un accident du travail à l’Usine (jamais reconnu comme tel – il avait inhalé des vapeurs ammoniacales). Maurice ne connaîtra que peu de temps son petit-fils Stéphane né en avril de la même année.

1983 sera l’année du décès de mon grand-père Alphonse qui était né en 1900. 80 années passées dans cette maison s’étaient écoulées puisqu’il y était arrivé à l’âge de trois ans. Il prit sa retraite de la Soudière le 30 juin 1964, après 52 ans de labeur dans l’Usine.

Ma mère Irène qui avait vu le jour dans cette cité demeurait seule avec ma sœur Claudine, dans cette cité ou le manque de confort moderne commençait à se faire ressentir.

Fort heureusement, le 18 mars 1993, lors d’une visite de l’assistance sociale de l’Usine, ma mère apprit que la Soudière envisageait de récupérer la cité.

 Le 23 juillet suivant , une proposition de relogement lui fut faite dans l'appartement aménagé dans l'ancien "COOP" , 37 bis rue Gilbert Bize . Clin d'oeil avec l'histoire car c'est à cette adresse , mais au 2éme étage que mes parents vecurent les premiéres années de mariage . Retour aux sources 

Une fois les travaux de peinture terminés, le déménagement eut lieu le vendredi 28 octobre 1993.

La veille au soir, ma sœur et ma mère ont-elles eu les mêmes sentiments de nostalgie, de creux à l’estomac que je ressentis au plus profond de moi en referment les volets pour la dernière fois ? Que de souvenirs, heureux et malheureux ressurgissaient dans ma mémoire !

Le lendemain, se tournant vers la maison, ma mère déclara en s’adressant à elle : « allez, au revoir la maison »…. Irène n’y revint jamais…!

 

 Dans ce matin froid, les pieds dans la neige, je ressens les même sentiments de nostalgie vécus un peu plus d’un an auparavant.

Le linceul immaculé et le silence feutré semblaient respecter les derniers instants de cette bâtisse plus que centenaire.

Je fus tiré de mes songes per un bruit infernal, semblable au cri d’un monstre préhistorique. La pelleteuse mécanique, montée sur chenilles s’était mise ne marche. Coup après coup, tel un prédateur arrachant des morceaux de chair à se proie, l’engin faisait tomber des pans de mur, en grattant, en mutilant à jamais la maison de mes aïeux.

Petit à petit, malgré des mouvements de résistance, les pans de mur tombaient dans un nuage dont la poussière recouvrait de plus en plus la neige fraiche.

Lorsque les onze coups de cloche sonnèrent au clocher de l’église toute proche, et que l’antenne de télévision tomba dans un bruit de ferraille, je réalisais que plus jamais je n’entendrais les pigeons et les tourterelles roucouler. Je prenais plaisir à les entendre lorsque je travaillais dans le jardin. J’aimais les écouter de longs moments.

C’est le cœur triste que je voyais cet engin saccager de ses chenilles le potager. Adieu fraises, tomates, laitues… !

Le massif de fleurs qu’avait dessiné grand-père Alphonse disparaissait inexorablement sous les éboulis. Plus jamais l’écrin de tulipes ne refleurira ! Cette terre noire, telle un terreau à force d’avoir été travaillée, disparaissait à tout jamais.

Un détail cependant me fit sourire : au cours du déménagement, nous avions sciemment laissé dans la cave quelques conserves en bouteilles confectionnées par Gaby, ma grand-mère. Qui sait, peut-être qu’un jour quelqu’un les retrouvera et s’étonnera de voir comment les légumes étaient conservés dans les années 60 ? Alors que la nuit commençait à tomber, le travail du bourreau s’achevait.

 A 16h16, il ne restait plus rien de la maison qui abrita pendant 38106 jours la famille Willmain-Mangenot.

 Ce même jour, deux autres cités de l’avenue Louise connurent un sort identique.

 

Jacky de Saint-Phlin, le 21 janvier 1995.

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PS :

Le ressenti d’une cité que l’on abat, je connais moi aussi. Le jour où celle de ma famille ( le n°1 avenue Marthe) a été abattue, j’ai pris un congé pour être présent. Minute par minute, j’ai suivi l’agonie de cette bâtisse plus que centenaire. Pour info, la plaque en bronze scellée le jour de la construction est la propriété de l’usine. Par contre, la truelle et le marteau sont la propriété d’ Hubert de Marcheville qui me les a apportés il y a 5 ans afin que je puisse regrouper les trois éléments. La plaque en bronze scellée au 1bis à été démontée la veille de l’abattage.  

Je vous adresse un texte (ci-dessus) que j’ai écris le 21 janvier 1995, quelques jours seulement après « l’abattage »

Vous comprendrez peut être un peu plus encore pourquoi j’ai « mes tripes » encore à La Madeleine.

Vous choisirez vous-même de mettre ou pas mes réflexions sur le sujet sur votre Site Internet. Il est probable que d’autres gosses de St. Phlin se retrouvent  dans mes écrits.

Jacky de Saint-Phlin

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Petite précision : lire sur la plaque :
CETTE PIERRE A ETE POSEE PAR Mme de MARCHEVILLE le 15 Août 1899
Lire sur le marteau:
j'ai frappé.....la pose de la première pierre de la cité LOUISE le 15 Août 1899
Lire sur la truelle:
SOUDIERE de la MADELEINE, j'ai scellé aujourd'hui la première pierre de la cité LOUISE 15 Août 1899
....
Remarque:
La pierre était scellée au n°1 avenue Marthe depuis toujours.
Cette rue aurait-elle dû s'appeler Louise ?
L'inversion des plaques d'identification des rues en est-elle la cause???
Mystère???
(Les caractères gravés sont respectés)

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